Les larmes de la souffrance
Juste à voir comment elle s’était relevée péniblement de la chaise dans la salle d’attente et juste à observer comment elle marchait, à petits pas, en boitant, s’aidant d’une canne, je savais qu’elle avait mal. Cela faisait plusieurs mois que cela durait.
J’avais auparavant dirigée cette patiente à la clinique musculo-squelettique de mon GMF où elle avait reçu deux fois des infiltrations intra-articulaires de Dépo-médrolMD intra-articulaires, à trois mois d’intervalle. Sans effet. Elle avait aussi suivi des traitements de physiothérapie, d’ostéopathie et d’acupuncture.
En désespoir de cause, elle était allée au privé, où elle avait reçu une autre infiltration intra-articulaire de cortisone, puis, quelques mois plus tard, une infiltration d’acide hyaluronique. Elle avait connu une semaine de soulagement, puis la douleur était réapparue. Cela lui avait coûté 1500$.
Cela vous surprend-il?
Que la douleur soit réapparue?
Qu’elle ait dû débourser pareille somme?
Pour rien…
L’orthopédiste au privé qui lui soutiré cette somme lui a-t-il dit que les infiltrations intra-articulaires d’acide hyaluronique étaient peu efficaces?
Le pharmacien qui a encaissé la vente l’a-t-il prévenue?
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Si l’on se fie aux données probantes, les injections intra-articulaires d’acide hyaluronique pour la gonarthrose sont peu bénéfiques [1],[2],[3].
Au passage, l’orthopédiste n’avait pas manqué de lui dire qu’elle devait perdre du poids. «Madame, vous êtes trop grosse…!», lui avait-il dit sans délicatesse. C’est vrai qu’elle est au-dessus de son poids. Une belle dame de 45 ans, toute en chair, toute en rondeur.
«Docteur, pourriez-vous me prescrire de l’OzempicMD?», m’a-t-elle demandé.
Je veux bien, mais est-il vrai que perdre du poids favorise l’évolution des patients subissant un remplacement total du genou? Cela tombe sous le sens, mais est-ce documenté? Si l’on se fie aux données probantes, cela est loin de faire l’unanimité.[4],[5],[6],[7],[8],[9],[10],[11].
J’étais donc à lire les rapports d’imagerie :
«Genou gauche : Gonarthrose tri-compartimentale sévère.»
«Genou droit : Gonarthrose tri-compartimentale modérée à sévère en fémoro-tibial interne et modérée en fémoro-patellaire et en fémoro-tibial externe.»
Aussi bien dire que les os, mis à nue, frottaient les uns contre les autres. Comme une vieille penture rouillée qui grince au moindre mouvement. Or là, ce n’était pas une porte dont il était question, mais bien des os usés portant le poids du corps qui râpent l’un sur l’autre, à chaque pas.
J’étais donc à lire le rapport quand … elle s’est mise à pleurer. Un long sanglot étouffé, tout en retenue. Les larmes qui coulaient, silencieusement.
Puis un long silence…
«Je n’ai plus de vie. J’ai mal sans arrêt. Dès que je bouge. Même la nuit, cela me réveille. Je suis fatiguée. Je suis tannée d’avoir mal.»
Que pouvais-je faire de plus?
Elle prenait déjà ou avait pris tous les médicaments recommandés par les lignes directrices, et ce, sans effet[12].
Surtout pas de narcotiques! Même pas au coucher. Pour essayer, à tout le moins, d’avoir une bonne nuit de sommeil. Dès que vous prescrivez le moindre opiacé, on vous surveille. Vous êtes dans le trouble, même si c’est pour un soulagement transitoire.
Que pouvais-je faire de plus sinon compléter une demande au CRDS?
Considérant l’histoire, l’âge de la patiente, l’inefficacité des thérapies, la douleur persistante, et l’impact sur le fonctionnement et la qualité de vie, il me semblait que c’était raisonnable de demander une modification de la priorité établie par l’algorithme, faisant passer l’échéance de D (sera vue d’ici six mois) à C (d’ici un mois). Et cela, c’est sans compter le délai pour une éventuelle chirurgie.
Tiens…justement…je viens de recevoir la réponse du CRDS :
«La demande de consultation est repriorisée «D», puisque les renseignements cliniques ne permettent pas de justifier la priorité choisie.»
Coudonc, lit-on les renseignements que l’on inscrit sur les formulaires?
Et pourquoi le CRDS s’appliquent-ils uniquement aux omnipraticiens et pas aussi aux spécialistes qui, eux, peuvent adresser directement leurs patients à leurs collègues?
Deux poids, deux mesures.
Serions-nous des médecins de second ordre?
La patiente s’est levée péniblement, est retournée avec sa prescription d’OzempicMD en main, en s’essuyant les yeux et en s’excusant d’avoir pleuré!
Quelle tristesse que tout cela.
Références
[1] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6911907/%3C/p%3E%3C/div%3E%3Cdiv%3E%3Cp%3E%3Ca href="#_ftnref2" name="_ftn2" target="_blank">[2] https://lemedecinduquebec.org/Media/90381/025-029InfoPoems0406.pdf%3C/p%3E%3C/div%3E%3Cdiv%3E%3Cp%3E%3Ca href="#_ftnref3" name="_ftn3" target="_blank">[3] https://www.cadth.ca/fr/lacide-hyaluronique-intraarticulaire-dans-le-traitement-de-larthrose-de-la-hanche-de-lepaule-ou-de%3C/p%3E%3C/div%3E%3Cdiv%3E%3Cp%3E%3Ca href="#_ftnref4" name="_ftn4" target="_blank">[4] Benotti, P., et coll. (2019). "Comparative knee outcomes in patients with severe obesity following Total Knee Arthroplasty (TKA) and surgical weight loss. Preliminary Results from the SWIFT Trial." Surgery for Obesity and Related Diseases15(10 Supplement): S58. DOI: https://dx.doi.org/10.1016/j.soard.2019.08.131%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan%3E %3C/span%3E%3C/p%3E%3C/div%3E%3Cdiv%3E%3Cp%3E%3Ca href="#_ftnref5" name="_ftn5" target="_blank">[5] Inacio, M. C., et colll. (2014). "The impact of pre-operative weight loss on incidence of surgical site infection and readmission rates after total joint arthroplasty." J Arthroplasty 29(3): 458-464.e451. DOI: https://dx.doi.org/%3C/span%3E%3Cspan lang="EN-CA">10.1016/j.arth.2013.07.030
[6] Kim, B. I., et coll. (2022). "Preoperative Weight Loss and Postoperative Weight Gain Independently Increase Risk for Revision After Primary Total Knee Arthroplasty." Journal of Arthroplasty 37(4): 674-682. DOI: https://dx.doi.org/10.1016/j.arth.2021.12.003%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan lang="EN-CA">
[7] Lau, L. C. M., et coll. (2024). "Preoperative weight loss interventions before total hip and knee arthroplasty: a systematic review of randomized controlled trials." Arthroplasty 6(1) (no pagination). DOI: https://dx.doi.org/10.1186/s42836-024-00252-4%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan lang="EN-CA">
[8] LaValva, S. M., et coll. (2024). "Substantial Weight Loss May Not Improve Early Outcomes of Total Knee Arthroplasty in the Morbidly Obese." J Arthroplasty 39(9): 2272-2279.e2271. DOI: https://dx.doi.org/10.1016/j.arth.2024.04.015%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan lang="EN-CA">
[9] Lui, M., et coll. (2015). "Effect of non-surgical, non-pharmacological weight loss interventions in patients who are obese prior to hip and knee arthroplasty surgery: A rapid review." Systematic Reviews 4(1). DOI: https://dx.doi.org/10.1186/s13643-015-0107-2%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan lang="EN-CA">
[10] Pavlovic, N., et coll. (2023). "The effect of body mass index and preoperative weight loss in people with obesity on postoperative outcomes to 6 months following total hip or knee arthroplasty: a retrospective study." Arthroplasty 5(1) DOI: https://dx.doi.org/10.1186/s42836-023-00203-5%3C/span%3E%3C/a%3E%3Cspan lang="EN-CA">
[11] Rechenmacher, A. J., et coll. (2023). "Does Preoperative Weight Loss Within 6 Months or 1 Year Change the Risk of Adverse Outcomes in Total Knee Arthroplasty by Initial Body Mass Index Classification?" Journal of Arthroplasty38(12): 2517-2522.e2512. DOI: https://dx.doi.org/10.1016/j.arth.2023.06.023%3C/span%3E%3C/a%3E%3C/p%3E%3Cp%3E%3Ca href="#_ftnref1" name="_ftn1" target="_blank">[12] https://www.cfp.ca/content/cfp/68/3/e63.full.pdf%3C/span%3E%3C/p%3E%3C/div%3E%3C/div%3E


